Histoire de la coopération à Lyon et en France


Le temps des précurseurs et des pionniers

Une tradition populaire du travail « en coopération » a existé, en France et dans le monde dès avant la révolution. L’exemple le plus souvent cité est celui des « fruitières » du Jura, mode d’organisation ancestral des éleveurs au moins depuis le 13e siècle. Les éleveurs, petits ou grands, apportent leur lait à la fruitière, assurent ensemble la fabrication du fromage et son écoulement, et se partagent les bénéfices en fonction des quantités de lait apportées. Ces fruitières existent encore, et on verra plus loin que le Jura a joué un certain rôle dans l’histoire de la coopération.

A Lyon, dès l’époque de la Révolution, un peintre sur soie, François-Joseph Lange, exprimait une vigoureuse critique sociale en particulier contre « les fainéants qui se disent propriétaires », et faisait l’ébauche, dans une petite brochure intitulée : « Remède à tout, ou constitution invulnérable de la félicité publique », d’un système d’organisation sociale original. La cellule de base de la société devait être la « centurie », groupement de cent citoyens avec leur famille. Chaque centurie dispose des équipements nécessaires : son école, son infirmerie, et son « grenier d’abondance » où chaque famille vient tous les jours puiser selon ses besoins. Les centuries se regroupent sous une forme pyramidale jusqu’à des « congrès » de 50 000 familles formant l’Assemblée nationale qui exerçait le pouvoir suprême.

Très différente, et surtout riche d’expériences concrètes, est l’histoire de Robert Owen (1771-1858). Cet Ecossais, d’origine modeste, avait fondé une entreprise-modèle de filature florissante, où il avait pu démontrer que l’amélioration des conditions de vie et de travail de ses ouvriers (écoles, réduction de la durée du travail, augmentation des salaires) pouvait aller de pair avec des hausses de productivité (la Grande-Bretagne est alors en pleine « Révolution industrielle). Les grands de ce monde se pressent pour admirer son entreprise. Owen voulu aller plus loin : il fonda dans l’Indiana une communauté, New Harmony, qui se révéla être un échec. De retour en Europe, il se consacra à l’organisation d’une « Union des classes productives », qui réalisera l’union de toutes les grandes fédérations ouvrières, et qui débouchera sur le « Chartisme » réclamant le suffrage universel

A cette époque, la France a vécu sa tourmente révolutionnaire, suivie d’un Empire qui bouleversa l’Europe avant que la Restauration ne signe un grand retour en arrière. C’est une période où seuls les riches votent : 27 électeurs pour 10000 habitants en 1827 ! Le pays, beaucoup moins avancé sur le plan économique que l’Angleterre, commence à peine sa Révolution industrielle. En revanche, la vie intellectuelle et artistique est brillante.

Cette période de la Restauration est aussi celle de l’apparition de doctrines nouvelles. Ainsi le comte de Saint-Simon, (1760-1824) élabore sa doctrine. Il marquera durablement son siècle, surtout à travers ses disciples et continuateurs, les Saint-simoniens, qui seront souvent à la base de l’expansion industrielle et de grands travaux visionnaires comme le creusement du canal de Suez. La doctrine de Saint-Simon dénonce les oisifs, qui ont le pouvoir politique et qui vivent du travail des « industrieux », que ceux-ci soient ouvriers ou chefs d’entreprises.

Un disciple de Saint-Simon d’inspiration chrétienne, Philippe Buchez (1796-1865), développe en 1831 dans son journal l’Atelier l’idée d’associations ouvrières, entreprises dont le capital n’appartiendrait à personne et serait inaliénable. Une association d’ouvriers menuisiers se crée sur cette base en 1832, une société des Bijoutiers en doré en 1834 : ce sont les premières coopératives de production crées en France.

Charles Fourier (1772-1837) critique « l’anarchie industrielle » et le parasitisme commercial, et prône le regroupement des producteurs dans des phalanges, au sein de « phalanstères », entreprises communautaires qui sont à la fois des lieux de vie et de travail. La libre association des individus sera la règle, mais sans le « communisme primaire » que comporteront d’autres utopies postérieures : le travail de chaque individu est certes rémunéré, mais aussi son « talent » (évalué par les autres), et le capital. Fourier ne cherchera pas à appliquer ses théories.

La naissance de la coopération est au croisement de ce faisceau de pensées plus ou moins concurrentes et plus ou moins entrecroisées, et d’une histoire sociale et politique en pleine évolution. Si cette histoire sociale et politique est centrée essentiellement sur Lyon dans les paragraphes qui suivent, c’est que d’abord cette histoire de la coopération est écrite avant tout pour les lycéens (et leurs enseignants) lyonnais, mais aussi que Lyon a joué un rôle primordial dans l’histoire du mouvement ouvrier aussi bien que dans l’histoire des débuts de la coopération. Lyon et sa société ouvrière représentaient en effet un terreau très riche et propice à l’invention de nouvelles formes d’organisation.

Lyon vers 1830 et la naissance de la coopération

Est-ce que le fait qu’il résida longtemps à Lyon eut une influence dans le développement des théories de Fourier ? Probablement répondent la plupart de ses biographes. Lyon était en effet au début du 19ème siècle une ville très particulière : il y avait une des plus fortes concentrations ouvrières de l’époque, et ces ouvriers avaient un très haut niveau de qualification et de conscience sociale. La ville compte en 1830 près de 180 000 habitants, y compris la population de ses faubourgs qui sont des communes à part entière : la Guillotière 20 000 habitants, la Croix-Rousse 16 000. La moitié de la ville vit de la soie, qui représente en 1835 un tiers des exportations d’objets manufacturés de la France. L’industrie de la soie est implantée à Lyon depuis plusieurs siècles, et dès avant la Révolution, Lyon a connu de graves émeutes et grèves, en 1744, et surtout en 1786 la révolte dite « des deux sous » (c’était l’augmentation demandée par « aune » de tissu).

Lyon faillit être détruite pendant la Révolution : Lange y a perdu la vie (ce ne fut pas le seul !), et la population se mourrait de misère devant ses métiers à tisser à l’arrêt. Il faudra attendre les fastes de la cour de Napoléon, et surtout la Restauration pour que les métiers fassent entendre de nouveau leur fameux « bistanclaque pan ! ». Ces métiers se transforment d’ailleurs fondamentalement au cours de cette période. Joseph-Marie Jacquard (1752-1834) invente le mécanisme qui portera son nom. Cette invention augmenta très fortement la productivité, mais pas les revenus des ouvriers : entre 1810 et 1830 ceux-ci baissent de moitié. La deuxième conséquence de l’invention du métier Jacquard fut dans l’urbanisme. Le métier Jacquard tenant plus de place en hauteur, il fallut construire de nouveaux ateliers, d’où le développement de nouveaux quartiers : Vaise et la Guillotière, les pentes et le plateau de la Croix-Rousse.

Beaucoup de canuts savent lire et écrire (il se disait qu’ils lisaient en travaillant à leur métier !), et les chefs d’atelier ont en outre de bonnes notions de dessin, de mécanique, de gestion : ils forment une véritable élite ouvrière. Les différentes théories et philosophies exposées plus haut trouvent en eux une importante caisse de résonance. Les canuts sont non seulement réceptifs aux idées révolutionnaires, ils savent aussi se constituer en groupements professionnels autonomes : en 1828, des chefs d’atelier, sous l’égide de Pierre Charrier, créent le Devoir mutuel, à la fois mutuelle et outil de revendication. En 1832, les compagnons forment leur propre société, les Ouvriers ferrandiniers, véritable préfiguration d’un syndicat. 

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant » : le temps des révoltes

En 1830, au cours des Trois Glorieuses (les trois journées révolutionnaires des 27, 28 et 29 juillet 1830 qui mirent fin à la Restauration), les canuts étaient descendus dans la rue en armes, et aux côtés des bourgeois avaient édifié les barricades.

Mais le nouveau régime, la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe n’apportera aucune amélioration de leur sort, et en novembre 1831, ne pouvant plus vivre de leur travail, ils reprennent les armes, mais cette fois pour leur propre compte. Ils demandent qu’un « tarif » minimum soit appliqué, afin que les négociants ne puissent plus régler leurs problèmes de concurrence sur leur dos. Une puissante manifestation pacifique des canuts décide les négociants à accepter le « tarif », mais une minorité d’entre eux le refusent, et les canuts défilent à nouveau, mais en armes cette fois (c’est alors qu’apparaît leur fameux mot d’ordre « Vivre en travaillant ou mourir en combattant »). Le 3 décembre 1831, l’armée reprend la ville et le « tarif » est aboli comme « contraire à la liberté du commerce ».

Derrion : naissance de la coopération de consommation à la Croix-Rousse.

Michel-Marie Derrion met en oeuvre son projet d’épicerie coopérative le 24 juin 1835. Il ouvre sa boutique au 6 de la montée de la Grand’Côte (le n° 95 actuel). Un second magasin s’ouvrira plus tard sur le plateau de la Croix-Rousse, rue Henri IV. Une souscription avait été lancée auprès des militants fouriéristes et mutuellistes lyonnais, mais l’essentiel des fonds venait de Derrion, qui était d’une famille aisée de « soyeux », et des économies de Joseph Reynier, tisserand chef d’atelier et militant fouriériste convaincu lui aussi.

Les principes de ce que Derrion appelait significativement « Le Commerce véridique et social » avaient été énoncés dans une petite brochure qu’il avait publié l’année d’avant. Il s’agissait pour lui de « terminer d’une manière définitive la tourmente sociale ». Un « primogérant » était élu à la direction de la boutique, contrôlé par une « commission de surveillance composée de personnes honorablement connues ». Le rôle de cette commission était également un rôle « d’inspection et de vérification, soit quant aux marchandises, soit quant aux écritures ». Enfin, les bénéfices sont redistribués en quatre parts égales : une part pour les souscripteurs qui ont apporté leurs capitaux, une part pour les employés du magasin, une part pour les consommateurs (système de ristourne annuelle), et une part pour un fonds social. Démocratie et transparence de la gestion, soucis de la qualité des produits vendus, répartition des bénéfices, on a bien là tous les ingrédients d’une coopérative de consommation.

Malheureusement, l’expérience de Derrion et de Reynier devait tourner court assez rapidement. Pourtant sept magasins fonctionnaient en 1836 dans les différents quartiers de l’agglomération, mais dans ces années une grave crise économique secoua la France et Lyon en particulier, réduisant au chômage et à la misère nombre d’ouvriers. Il semblerait également que l’hostilité et les agissements des commerçants traditionnels jouèrent également un rôle dans l’arrêt de l’expérience des « commerces véridiques », ainsi que les tracasseries de l’administration et de la police, prompte à ressentir toute action groupée des ouvriers comme menaçant l’ordre public et le pouvoir établi. Bref, après trois ans de fonctionnement, les épiceries coopératives de Michel-Marie Derrion ferment, mais le mouvement était lancé : quand les circonstances s’y prêteront, avec la Révolution de 1848, les coopératives lyonnaises renaîtront et se développeront rapidement.

L’expérience fondamentale de Rochdale

Peu de temps après l’échec des coopératives de Derrion, démarra en Angleterre une expérience qui devait durer et avoir beaucoup d'écho. A Rochdale, dans le comté de Lancastre, un groupe d’ouvriers tisserands se réunit, et ils décident, pour sortir de leur misère de tous les jours en attendant d’obtenir le pouvoir par des élections (ce que cherchaient à faire les « chartistes »), de créer une coopérative de denrées alimentaires. Ces tisserands sont connus sous le nom des « Equitables Pionniers de Rochdale ». Bien qu’eux aussi, comme les canuts, étaient des tisserands (de coton et non de soie), leur situation sociale était très différente : l’Angleterre avait déjà réalisé sa Révolution industrielle, et les tisserands étaient les salariés de grandes manufactures mécanisées. Mais la misère était la même. Les Equitables Pionniers, comme Derrion, lancent une souscription, et ouvrent en décembre 1844 une première boutique. Les Equitables Pionniers allaient beaucoup plus loin dans leur programme que la simple ouverture d’un magasin coopératif : ils envisageaient d’acheter ou de construire des maisons pour leurs membres, d’ouvrir des manufactures ou d’acheter ou louer des terres pour leurs chômeurs, etc. Au sujet des bénéfices, le principe qui sera le principe essentiel des coopératives de consommation : partage en fonction des achats, est adopté. La coopérative de consommation se développa rapidement, ouvrant en 1860 une minoterie, puis ses propres filatures en 1854. La coopérative jouait aussi le rôle d’une Caisse d’Epargne, et put secourir ceux qui lui avaient apporté leurs économies pendant la « famine du coton » (1861-1865). La coopérative de Rochdale se développa ensuite fortement (500 magasins en 1863 dans le Royaume-Uni), créa des magasins de gros, sa propre banque et société d’assurance. Elle investit dans des navires pour transporter ses produits, des sociétés de prévoyance mutuelle, mais aussi des bibliothèques et des écoles.
Si elle ne peut être considérée comme la première expérimentation de la coopération, l’œuvre des Equitables Pionniers de Rochdale reste dans l’histoire de la Coopération comme le plus bel exemple de réussite durable et d’envergure de l’entreprise coopérative.


De la révolution de 1848 à la République

Développement de nouvelles idéologies dans le monde ouvrier.

Après l’échec en 1834 du deuxième soulèvement lyonnais des canuts, et de son prolongement républicain parisien, les sociétés ouvrières se maintiennent dans la clandestinité. Les sociétés secrètes républicaines se multiplient, et de nouveaux dirigeants tels Auguste Blanqui ou Armand Barbès préparent leur prise de pouvoir par la force, ce qui les conduira à l’échec de leur coup de main de mai 1839 et à la prison.

En 1840, Etienne Cabet, (1788-1856), publie un roman qui aura un immense retentissement le « Voyage en Icarie », imaginant un pays idéal où l’égalité et la fraternité régnerait, où la propriété serait abolie, une société communiste instaurée. Des groupes se forment dans beaucoup de villes ouvrières, préparant le grand départ. Les premiers partiront pour les Etats-Unis d’Amérique au début de l’année 1848. Comme pour les tentatives fouriéristes, il y aura des échecs cuisants, dus surtout aux dissensions internes et à la mauvaise entente, mais certaines colonies dureront pratiquement jusqu’à la fin du 19e siècle.

Même dans des organisations ouvrières qui paraissaient immuables, comme le compagnonnage, on sent une volonté très nette d’évolution. Le compagnonnage était une forme très ancienne de groupement des ouvriers par métiers, assurant leur formation, leur assistance, la défense de leur pouvoir d’achat (il avait probablement joué un rôle dans l’organisation des canuts lyonnais). Mais leur division en obédiences différentes et le recul des métiers traditionnels face à de nouvelles formes d’organisation du travail, leur imposaient de changer : des hommes comme le serrurier Pierre Moreau, et surtout comme le menuisier Agricol Perdiguier, Avignonnais-la-Vertu de son nom de compagnon, s’attelleront à cette tâche.

Ces compagnons, et surtout parmi eux les écrivains ouvriers, influencèrent des littérateurs de l’époque comme Eugène Sue ou George Sand, ainsi qu’une militante politique très attachante, Flora Tristan (1803-1844). Plusieurs années avant Marx, elle prône dans son « Union ouvrière », l’union internationale des ouvriers. Flora Tristan entreprit comme les compagnons son Tour de France, afin de persuader les ouvriers de se rallier à son Union ouvrière. Son voyage, avec un séjour lyonnais comme seul moment de douceur et de satisfaction, est interrompu par la mort à Bordeaux.

Doctrines économiques : libéralisme et socialisme

Sur le plan économique, la doctrine qui prévaut depuis la Révolution est celle du libéralisme. Elle a d’abord été exprimée par l’Ecossais Adam Smith (1723-1790), au moment où l’Angleterre abordait sa révolution industrielle. De nombreux économistes suivront plus ou moins ses traces au 19e siècle : Jean-Baptiste Say, Ricardo, Stuart Mill. Le libéralisme affirme qu’il faut laisser agir la loi de l’offre et de la demande, ainsi que la libre concurrence, et donc n’apporter aucune entrave à la liberté d’entreprendre ou de commercer. Stuart Mill (1806-1873) aura à coeur d’essayer de concilier la liberté économique avec le progrès social. C’est en réaction à ces doctrines libérales, génératrices pour eux de la misère du peuple, que s’élaborèrent les doctrines socialistes dont Proudhon et Marx sont les penseurs les plus remarquables.

Pierre Joseph Proudhon (1809-1865), issu d’une famille très modeste, élabore une doctrine de justice et de liberté qui aura, qui a encore d’importantes répercussions dans le mouvement social. Le premier, il forge et applique le concept de socialisme scientifique et lui oppose, dès 1846, le nouveau terme de «socialisme utopique». Il étudie le travail et ses lois, les forces sociales et la propriété, et
débouche sur un fédéralisme autogestionnaire où le coopératisme peut prendre toute sa place. On peut penser que son séjour à Lyon à partir de 1844 lui a fourni matière dans ce domaine.

Karl Marx (1818-1883), après avoir admiré et encensé Proudhon, et repris une partie de ses idées, rompt avec lui. Dans le Manifeste du parti communiste, avec les apports de Engels qui a analysé de façon très fine les mécanismes du capitalisme anglais, il expose de façon percutante une synthèse des théories ouvrières qui aura d’énormes répercussions dans le siècle qui le suit.

La Révolution de 1848 : brève floraison des « associations ouvrières »

La crise économique qui durait depuis 1846 favorise l’insurrection républicaine déclenchée en février 1848 suite à l’interdiction d’une manifestation républicaine. Le gouvernement provisoire qui se met en place prend immédiatement un grand nombre de mesures généreuses : abolition de la peine de mort en matière politique, de l’esclavage colonial, etc. La liberté de la presse est proclamée, et le suffrage universel (pour les hommes !) remplace le suffrage « censitaire » où seuls les riches votaient. Les électeurs sont ainsi neuf millions au lieu de 240 000. La journée de travail est réduite, des bureaux de placement mis en place, l’association ouvrière encouragée. Des ateliers nationaux sont créés pour pallier au chômage, mais les idées généreuses de Louis Blanc (les « Ateliers sociaux »), sont rapidement dénaturées en une espèce d’ateliers de charité hérités de l’ancien régime.

A Paris, les coopératives, surtout de production, se créent en nombre, comme la Société fraternelle des Tailleurs de Paris qui aura le marché des 100 000 uniformes de la Garde nationale de Paris. Le 5 juillet 1848 il fut décrété que l’Etat prêterait de l’argent aux associations ouvrières (mais aussi aux associations entre ouvriers et patrons).

A Lyon, l’expérience déjà acquise permet une floraison de réalisations, tant en coopératives de consommation que de production. La Société des travailleurs unis, créée en 1849, possède après deux ans de fonctionnement un magasin de gros, sept épiceries, une boulangerie avec plusieurs fours, deux boucheries, un entrepôt de vin, une pâtisserie et une fabrique de chocolat. Les Fraternités, ou Associations ouvrières fraternelles se multiplient, comme celle des menuisiers, des veloutiers, des charpentiers, des tailleurs de pierre, etc. Rares sont les métiers à Lyon qui n’ont pas leur Fraternité : les périodes où l’emploi n’est pas florissant ont toujours favorisés la création de coopératives, alors avec les libertés et parfois les aides de la République il est normal qu’il y ait eu cette floraison.

En juin 1848, coup d’arrêt. Les Ateliers nationaux, qui malgré leurs défauts permettaient aux plus pauvres de subsister, sont dissous. Une masse d’ouvriers et de chômeurs, sans chefs, sans programme, édifient des barricades et tiennent bientôt la moitié de Paris. La répression par l’armée sera terrible : 5 000 ouvriers seront tués, 4 000 seront déportés en Algérie.
Après ces journées sanglantes, une république modérée se met en place, et aux élections de décembre 1848 c’est Louis-Napoléon Bonaparte qui l’emporte largement. Une politique de réaction commence, couronnée par le coup d’état du 2 décembre 1851 qui mènera au Second Empire. Cette fois encore le mouvement ouvrier, bien que n’ayant très peu résisté, sera décapité : ses dirigeants sont emprisonnés ou exilés (27 000 arrestations, près de 10 000 déportations en Algérie). Les coopératives, Associations, Fraternités, tout ce qui réunit des ouvriers et peut donc devenir un outil révolutionnaire est interdit.

L’amnistie ne tarde pas trop, et les exilés et déportés peuvent bientôt revenir en France, mais ce n’est qu’en 1864 qu’une loi abolissant le délit de « coalition » sera votée. L’économie se développe et se modernise fortement pendant les dix premières années de l’Empire. L’empereur essaye, après 1860, d’obtenir un soutien ouvrier pour contrebalancer la perte du soutien catholique : en 1862, 183 représentants ouvriers parisiens peuvent aller à l’exposition universelle de Londres et établissent d’étroits rapports avec les « trade unions » anglais. De nombreuses grèves ont lieu, et les coopératives, de consommation comme de production, se développent à nouveau.
En 1867, une loi officialise l’existence des Sociétés ouvrières de coopération, leur donnant un nouvel élan : 80 sont fondées, dont quinze à Paris et en région parisienne et vingt à Lyon. Parmi celles-ci, l’Association des Typographes Lyonnais (ATL) qui vivra plus de 100 ans.

Les débuts de la 3ème République : liberté d’association et rupture entre coopération et organisations ouvrières

Après plusieurs défaites face à l’Allemagne, et son armée cernée à Sedan, Napoléon III capitule. Le 4 septembre 1870, refusant cette capitulation, les Républicains envahissent la Chambre et la République est proclamée. Paris est assiégé, et un armistice doit être signé.
Le peuple parisien se rebelle et proclame la Commune. Elle sera abattue pendant la « Semaine sanglante » : 30 000 morts, 38 000 prisonniers, 12 000 condamnations, 10 000 déportations dont 7 000 en Nouvelle-Calédonie.

Une tentative de restauration de la royauté échoue, et la République s’affirme peu à peu. L’élection de Jules Grévy comme président en 1879, en remplacement de Mac-Mahon, confirme le succès républicain. Après l’amnistie des communards en 1880, de grandes lois permettant l’expression démocratique sont promulguées : droit de réunion en juin 1881, liberté de la presse en juillet de la même année. Elles seront complétées par la loi de 1884 sur la liberté syndicale, et la loi de 1901 sur la liberté d’association.

Le mouvement socialiste, amputé de ses éléments les plus actifs, se reconstitue lentement, avec un progrès continu des idées marxistes. Le premier Congrès ouvrier, tenu à Paris en 1876, réaffirme le rôle que doit tenir le principe de l’Association coopérative dans l’affranchissement des travailleurs. En 1878, à Lyon, au second Congrès ouvrier, une importante minorité, menée par Jules Guesde (1845-1922), dénonce la vanité de la coopération, et la nécessité du collectivisme. Cette tendance devenue majoritaire devait l’emporter au Congrès de Marseille en 1878. Si elle ne condamnait pas radicalement la coopération, elle la subordonnait totalement à la révolution politique, comme elle subordonnait également les syndicats. La coopération n’est plus un moyen de transformation sociale pour la classe ouvrière et la plupart de ses organisations.


1880-1947 la coopération : soutien de l’Etat, et indifférence relative de la classe ouvrière

Sur le plan économique, cette période, même si elle est parsemée de crises, et des coups d’arrêt suivis de surchauffe du fait des deux guerres mondiales, est celle d’un important développement. La montée de l’extrême-gauche socialiste et la formation d’un mouvement syndical puissant contribuent à faire en sorte que ce développement profite en partie à la classe ouvrière. Des réformes sont consenties par le pouvoir de centre gauche ou radical, qui comprend bien qu’il désamorce ainsi la poussée révolutionnaire. La situation des travailleurs s’améliore aussi bien sur le plan des conditions de vie que sur le plan des libertés.

L’Etat républicain entoure désormais la coopération, pour l’essentiel coopération de consommation, outil de paix sociale, de son attention agissante, et lui fixe des cadres légaux. Cette sollicitude concourt à son rejet, avant la guerre de 14, par la fraction la plus « avancée » politiquement du mouvement ouvrier, et par le mouvement syndical.

Le mouvement ouvrier de 1880 à 1914.

Après le congrès de 1879, où la majorité collectiviste rejette la coopération, et où la formation d’un parti ouvrier est décidée, l’extrême gauche ouvrière éclate et se divise en plusieurs petits partis.
En opposition à la fois à ces groupuscules et à l’Etat se développe un puissant mouvement syndicaliste révolutionnaire. De nombreuses grèves éclatent dans cette période (1880-1890), en particulier chez les mineurs à Anzin et à Decazeville. Le syndicalisme révolutionnaire se développe surtout à partir de 1890 avec l’union des Bourses du Travail et des syndicats. Les fédérations de métiers se forment : elles vont devenir après 1900 la charpente de la Confédération du Travail. Au congrès d’Amiens, en 1906, la Confédération Générale du travail adopte une plate-forme révolutionnaire, tout en refusant de s’allier avec le Parti Socialiste qui venait de réaliser son unité (Section Française de l’Internationale Ouvrière –SFIO- dirigée par Jean Jaurès).

Pendant cette période de la guerre de 1970 à celle de 1914, la condition ouvrière s’est beaucoup améliorée. Les fruits de l’expansion économique ont renforcé les classes moyennes, base naturelle du régime, mais ont aussi profité aux plus pauvres. Mais c’est surtout sur la législation sociale qui a beaucoup progressé. Parmi les principales mesures (pas toujours suivies d’effet car la résistance patronale était forte), des lois sur les accidents du travail, sur la réduction du temps de travail sans réduction de salaire, la loi de 1906 rendant obligatoire le repos hebdomadaire ...

La coopération jusqu’à la guerre de 1914-1918 et ses différentes écoles

A partir de 1880, le nombre des coopératives de production progresse régulièrement : une cinquantaine en 1884 (année de la création de la Chambre Consultative des Associations ouvrières de production, qui deviendra en 1937 la Confédération générale des SCOP), près de 500 en 1912. Le retour des prisonniers amnistiés de la Commune, et la crise économique de 1905-1910 correspondent aux périodes de plus forte progression. Malgré les oppositions du Parti ouvrier et des syndicats aux coopératives, ce sont souvent des militants socialistes et des syndicalistes qui les créent ou les animent. Mais c’est les coopératives de consommation qui sont les plus nombreuses. Il y en aurait eu un millier en 1893, 1 900 en 1905, 3 100 en 1912 avec plus de 800 000 sociétaires. En juin 1893, à l’initiative de la Chambre Consultative des Associations ouvrières de production, est créée la Banque Coopérative des Associations Ouvrières de Production, transformée en 1971 en BFCC. Les premières coopératives agricoles apparaissent pendant cette période (coopératives viticoles du Midi liées aux coopératives de consommation clientes), ainsi que le Crédit agricole (1894).

L’Etat apporte son aide aux coopératives : en 1881 les marchés de la ville de Paris leur sont ouverts, ceux de l’Etat en 1888, soutien en 1911 à la Banque coopérative qui était dans une passe difficile. Mais Waldeck-Rousseau échoue dans sa tentative de les doter d’un statut moderne, en raison essentiellement de l’opposition des commerçants.

Malgré ce soutien de l’Etat aux coopératives, la position du Parti Ouvrier de France évolue nettement pendant cette période. Du rejet absolu de Jules Guesde exprimé en 1878 au congrès de Marseille, on arrive en 1903 à une position plus souple exprimée par Paul Lafargue (gendre de Marx), admettant que les coopératives pouvaient être utiles au mouvement collectiviste, en étant « des centres de recrutement socialiste et des moyens de procurer des fonds pour la lutte ». En 1895 avait été créée la Bourse des coopératives de France. Pour adhérer à cette Bourse, chaque coopérateur devait verser son obole au Parti ouvrier, et à partir de 1900 chaque coopérative devait accepter les principes fondamentaux de la lutte des classes, de la socialisation des moyens de production et d’échange, de l’entente internationale des travailleurs. On était bien loin des principes avancés par la branche concurrente de la Coopération, connue sous le nom de l’Ecole de Nîmes.

L’appellation Ecole de Nîmes a été donné à un groupe de théoriciens et de coopérateurs issus de Nîmes et de sa région, regroupés sous la houlette de Charles Gide (1847-1932). Nîmes n’était pas une cité « en avance » sur le plan coopératif comme l’était Lyon. Au contraire, il avait fallu attendre 1979 et les années suivantes, pour que se créent les quelques coopératives qui devaient être à la base de l’Ecole de Nîmes. Fabre et de Boyve lancent l’idée d’une fédération des coopératives du pays, et un congrès se réunit en 1885 à Paris, d’où sortira l’Union coopérative et son journal l’Emancipation. Un jeune et enthousiaste professeur d’économie, Charles Gide, les rejoint et formalisera les théories du groupe : les coopératives de consommation en se développant, aboutiront à la transformation totale de la société en République coopérative. Cette prééminence des coopératives de consommation n’empêche pas Gide d’avoir une attitude d’intérêt et de sympathie pour les coopératives ouvrières de production, de même que son ami de Boyve qui soutient par exemple la création en 1902 à Nîmes de l’Association ouvrière d’imprimerie La Laborieuse.

La Fraternelle de St-Claude a souvent été appelée l’Ecole de St-Claude par opposition avec l’Ecole de Nîmes. Au départ, en 1881, c’était une coopérative de consommation classique. Les socialistes s’en étant rendus maîtres, et ils ont décidé, sous l’influence des idées de Bakounine, de supprimer toute ristourne aux coopérateurs, et de consacrer les bénéfices au développement de la Société ou à des œuvres de solidarité, par exemple à l’attribution d’une retraite pour ses sociétaires. Une superbe Maison du Peuple est construite, inaugurée en 1910, qui sert de siège aux syndicats, aux associations, héberge une bibliothèque, etc. Récemment restaurée, cette Maison du Peuple retrouve actuellement une seconde jeunesse en abritant divers organismes solidaires, en redevenant un lieu de rencontre, et en accueillant de multiples activités culturelles.

Du Familistère à la SCOP. Jean-Baptiste Godin (1817-1888) est un industriel novateur. Il avait découvert la Recherche-développement avant la lettre en recherchant l’innovation technique aussi bien que la rationalisation de la production. Mais c’était surtout un humaniste voulant supprimer la misère ouvrière et associer développement économique et social. Son entreprise est florissante : 30 salariés quand il installe son usine à Guise dans l’Aisne en 1846, 1 500 en 1880. Avec les bénéfices il construit un « Palais social » ou « Familistère » (on sent là l’influence de Fourier et de son Phalanstère) pour loger les ouvriers, avec un confort et une hygiène sans égal à l’époque, des services collectifs de loisir et d’éducation comme une bibliothèque ou un théâtre. Godin crée une mutuelle qui couvre les secteurs de la maladie et de l’accident, ainsi qu’un système de retraite. Puis il tente d’intéresser son personnel au capital de l’entreprise, et enfin, en 1880, transforme son entreprise en coopérative ouvrière de production, qui existera jusqu’en 1968.

Les deux groupements coopératifs, l’Union coopérative de Charles Gide et la Bourse des coopératives de France (dirigée par les socialistes), se réunifièrent en 1912-1913 dans l’Unité Coopérative et formèrent la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation. Charles Gide sait que sa tendance y sera minoritaire, et qu’une coopération désunie est impuissante : un regroupement coopératif international impose l’union. Il obtiendra de ses partenaires le minimum qui lui paraît fondamental : l’indépendance institutionnelle de la coopération vis à vis des partis. Les socialistes, eux, renoncent à l’obligation pour les coopératives de financer le Parti Socialiste.


De 1918 à nos jours

Après le retour des survivants de la guerre, la France jouit d’une certaine stabilité politique et sociale. Les progrès du syndicalisme, et d’importants mouvements de grèves, sont désarmés par l’octroi par le gouvernement de la journée de huit heures en 1919. En 1920, le Parti Socialiste se divise au Congrès de Tours, les tenants de la Révolution bolchevique et de l’adhésion à la 3ème Internationale l’emportant largement. Une scission syndicale s’ensuit en 1922 : les partisans de l’internationale syndicale communiste sont minoritaires. La crise économique mondiale de 1929, par ses conséquences en France (900 000 chômeurs), les « affaires » et la crise du régime entraîneront la constitution du Front Populaire et la réunification syndicale en 1936. Des avancées sociales considérables ont lieu : congés payés et semaine de 40 heures principalement. Mais la situation économique s’aggrave, la situation internationale devient explosive, l’Espagne républicaine agonise, la guerre est là.

Une éclosion de coopératives de production se produit au lendemain de la guerre de 14-18, surtout dans le domaine du bâtiment, grâce au soutien des partenaires publics qui apportent une grande part des marchés. C’est ainsi que naît, sous l’impulsion d’Antoine Charial, l’Avenir. Cette grande coopérative lyonnaise, soutenue au départ par Edouard Herriot (maire de Lyon), compta jusqu’à 1100 salariés. Les menuisiers du Rhône, une autre entreprise coopérative créée la même année (1919), est toujours florissante. En 1928, un décret réserve aux SCOP une partie des travaux des HLM, puis le décret du 1er octobre 1931 institue un régime spécial pour leur participation aux marchés de l’Etat et des collectivités publiques. Malgré ces soutiens, la crise économique des années 1930-1935 ralentit l’expansion des SCOP, et leur nombre reste stationnaire sur l’ensemble de la période. La Chambre Consultative des Associations ouvrières de production se renforce et se transforme en Confédération Générale des SCOP en 1937.

Plusieurs mutuelles non agricoles comme la MAIF et la GMF sont créées entre les deux guerres. Le Crédit Mutuel et les Banques Populaires, plus anciennes se développent. Le Crédit coopératif est créé par décret-loi de 1938 afin de financer le développement des coopératives de production et de consommation.

Après le long tunnel de la seconde Guerre mondiale et de l’Occupation, les coopératives reçoivent à la Libération leur statut général, qu’est celui qui les régit encore aujourd’hui. La loi du 10 septembre 1947, dite aussi loi Ramadier, précise et confirme les règles posées par les législation antérieures. Le particularisme des différentes formes de coopération, et notamment de la coopération agricole, est reconnu et conservé.

Avec cette loi Ramadier et l’immédiat après-guerre, nous quittons le domaine de l’histoire pour entrer dans celui de l’actualité. Que conclure de ce survol d’un peu plus d’un siècle ?
D’abord que la coopération existe encore et même se développe et se renouvelle. Pendant ces cent ans, elle a traversé des périodes fastes et d’autres moins, voire dramatiques.
Elle a changé d’objectifs, passant par exemple de moyen espéré de changement global de la société à l’objectif, plus terre-à-terre, pour chacun, d’assurer sa subsistance avec des rapports au travail plus épanouissants.
Elle a changé d’objet : longtemps la coopération de consommation a été de loin la plus florissante, elle est désormais supplantée par la coopération de production.
Elle a changé dans les rapports que l’Etat entretient avec elle : d’abord l’hostilité absolue comme à toute forme d’organisation ouvrière, ensuite, depuis la IIIème République, une attitude d’aide et de soutien, maintenant peut-être une certaine forme d’indifférence ?
Mais ce qui n’a pas changé, c’est que les hommes et les femmes ont toujours eu l’espoir de prendre en main, collectivement et démocratiquement, leur destinée économique, et l’ont fait, montrant que l’efficacité et la réussite économique peut aller de pair avec une autre façon de travailler.


Références
Extraits du texte rédigé par Pierre Rolland, historien, dans le livre ‘La coopérative, une autre façon d’entreprendre », 2001, édition SCOPEDIT